Harcèlement et acharnement ordinaires dans la gendarmerie.

L’Association de Défense des Droits des Militaires – Adefdromil – traite chaque année plus de deux cents dossiers de militaires en délicatesse avec leur institution. Souvent, il s’agit de problèmes touchant leur situation personnelle : notation, mutation, rupture du lien contractuel ou son renouvellement, sanctions. Rien que de très « normal » sur un effectif d’environ 350 000 personnes soumises au statut militaire.

En revanche, le nombre de militaires de la gendarmerie –souvent féminins, mais pas exclusivement- qui contactent l’Adefdromil pour se plaindre de faits de harcèlement de la part de leur hiérarchie et la permanence dans le temps de ces plaintes indiquent une pratique fréquente d’un mode de management pervers.  Ce phénomène explique aussi le malaise latent qui règne dans cette institution et les tensions qui peuvent parfois déboucher sur des drames humains.

La Gendarmerie est ainsi la seule institution, avec la Légion étrangère, dans laquelle des militaires se sont entretués, puis suicidés en juillet 2007 à Malakoff, et à Château-Gontier en septembre 2008. Est-ce un hasard ?

***

A la Légion, on cogne et on pousse  à la désertion. Dans la Gendarmerie, on préfère le harcèlement et l’acharnement psychologique. A chacune de ces  institutions, son style, sa culture, son mode de management pour éliminer ceux dont on a décidé qu’ils n’étaient pas dignes de continuer de servir.

A l’analyse, trois facteurs entre autres favorisent le harcèlement et l’acharnement, dont se plaignent les victimes dans la Gendarmerie.

En premier lieu, il s’agit du culte du travail bien fait, du perfectionnisme, mais aussi du conformisme de la pensée et du comportement qu’on y professe. Cet enseignement, a priori louable, intégré au pied de la lettre dans les esprits formatés de certains officiers et gradés, se transforme en un véritable endoctrinement. Les cadres peuvent alors devenir, si l’occasion se présente, des bourreaux pervers à la petite semaine.

En second lieu, et contrairement à la loi du 13 juillet 1983 ((Art. 6 quinquies. Loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 modifiée portant droits et obligations des fonctionnaires (Modifié en dernier lieu par loi n° 2005-843 du 26 juillet 2005, art. 6) –

Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel.

Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l’affectation et la mutation ne peut être prise à l’égard d’un fonctionnaire en prenant en considération :

1° Le fait qu’il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ;

2° Le fait qu’il ait exercé un recours auprès d’un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ;

3° Ou bien le fait qu’il ait témoigné de tels agissements ou qu’il les ait relatés.

Est passible d’une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus.

Les dispositions du présent article sont applicables aux agents non titulaires de droit public.)) portant droits et obligations des fonctionnaires, le statut général des militaires intégré dans le code de la défense ne traite pas du harcèlement qu’il soit de nature morale ou sexuelle. En l’absence de garde-fous, ce sont donc les principes de l’obéissance hiérarchique et les règles de la discipline militaire qu’on utilise avec peu de contraintes. Toutes les dérives sont alors possibles selon la personnalité et la culture générale des chefs.

Le troisième facteur qui conditionne le harcèlement réside dans le déroulement même de la carrière de tout sous-officier de gendarmerie. En effet, contrairement aux autres armées, dans lesquelles la plupart des non-officiers servent sous contrat, dans la Gendarmerie, il faut impérativement être titularisé au bout de six ans au maximum. C’est ce qu’on appelle l’admission dans le corps des sous-officiers de carrière. Et ce goulot d’étranglement peut devenir le prétexte à des faits caractérisés de harcèlement et d’acharnement contre un militaire dès lors qu’un ou plusieurs membres de sa hiérarchie estiment, par excès de zèle et manque de clairvoyance, qu’il n’est pas digne de « passer de carrière » et qu’il doit être « rendu à la vie civile ».

C’est ce qui a failli arriver à Eliane ((Prénom emprunté à l’histoire de  la bataille de Dien Bien Phu)), voici quelques années dans l’ouest de la France. Entrée tard en Gendarmerie à près de 27 ans, après avoir tenu divers emplois assez peu valorisants dans le secteur privé, elle sort de l’école de gendarmerie avec un classement modeste correspondant à son parcours scolaire. Dans la brigade où elle est affectée, elle est bien sûr la seule femme. Alors, elle est parfois perçue comme une rivale potentielle par les épouses de gendarmes, qui n’aiment pas que leur mari parte en patrouille de nuit avec une célibataire. Quant aux gradés, ils observent avec beaucoup de circonspection son comportement, et son travail, c’est-à-dire ses écrits, ses procédures, ses procès-verbaux d’audition, etc. Et il est vrai qu’elle a du mal à combler ses lacunes scolaires dans le domaine de  l’expression écrite. Et puis, une femme seule, ce n’est pas facile à gérer. Les collègues masculins doivent surveiller leur langage, éviter les plaisanteries masculines douteuses, etc. L’échéance de l’admission dans le corps des sous-officiers de carrière approchant devient alors le prétexte à toute une série de tracasseries de petits chefs : remarques désobligeantes sur la tenue, sur les procédures, exigence de comptes-rendus écrits, etc. On cherche avant tout à rabaisser l’intéressée, à lui donner une mauvaise image d’elle-même, rarement à l’aider à s’améliorer. C’est d’autant plus facile qu’elle vit seule et ne peut être aidé psychologiquement par un compagnon ou un membre de sa famille. Dans le rapport adressé à l’Adefdromil, on sent qu’elle est à bout et qu’elle est prête à passer à l’acte, y compris, en termes voilés, avec son arme de service. Par chance, à l’époque, le général, commandant la région de gendarmerie est un ami du vice-président de l’association, qui attire son attention sur cette situation. Le général décide alors d’inspecter l’unité où se passent les faits. Après s’être assuré de leur véracité, il met fin à la situation de stress et de harcèlement supportée depuis plusieurs mois par Eliane, qui devient sous-officier de carrière quelques temps plus tard.

La mésaventure de Béatrice ((Prénom emprunté à l’histoire de  la bataille de Dien Bien Phu))est beaucoup plus grave puisqu’elle se passe à l’Ecole des Officiers, quelques années plus tard, et met en cause la hiérarchie de l’Ecole au plus haut niveau. Béatrice, alors qu’elle était gendarme, a été victime d’un grave accident de la route en service lors de la poursuite de malfaiteurs surpris en flagrant délit de cambriolage nocturne. Blessée grièvement, polytraumatisée, hospitalisée de longs mois, elle est restée sérieusement handicapée, mais à force de courage et de persévérance, elle a repris le service dans  un grand état-major. Mais, il lui est impossible de pratiquer des activités sportives et elle souffre d’une légère claudication. Béatrice est une battante. Elle obtient en quelques années une double maîtrise en droit et son souhait le plus cher est de devenir officière de gendarmerie. Et la réglementation permet effectivement de déroger aux normes médicales strictes d’admission dans le corps des officiers pour les sous-officiers blessés en service. Elle échoue à l’oral du premier concours en raison de la note d’aptitude éliminatoire décernée par le président du jury qui estime qu’elle n’a rien à faire comme officière de gendarmerie en raison de son handicap qui aurait dû la conduire à la réforme pure et simple. A sa demande, elle obtient une nouvelle dérogation d’aptitude et réussit brillamment son deuxième concours. Elle devient donc élève-officière. Toutefois, pour être admise dans le corps des officiers de carrière, elle doit réussir aux examens sanctionnant sa première année de scolarité.

Rapidement, à l’EOGN, tout se dégrade, car son état physique, pourtant connu, ne lui permet pas de faire du sport, de monter la garde, de participer aux exercices sur le terrain. C’est inacceptable pour un futur officier, estime l’encadrement de l’école. On décide donc de l’é-li-mi-ner ! Avec la complicité du médecin-chef, elle est envoyée en consultation dans des services l’ayant déjà soigné, pour tenter d’obtenir un certificat attestant de l’aggravation de son état de santé, ce qui permettrait de revenir de facto sur la dérogation accordée. Mais, non ! Aucune aggravation n’est constatée. Le médecin chef de l’EOGN la déclare néanmoins inapte à l’admission dans le corps des officiers, revenant ainsi illégalement sur la dérogation médicale qui lui a été légitimement accordée. Et bien qu’elle reçoive réglementairement les notes les plus faibles en sport et en exercice tactique, elle obtient en fin d’année une moyenne supérieure à dix, qui lui permet en théorie d’être nommée sous-lieutenante. C’est compter sans l’acharnement du général, commandant l’EOGN. Elle est donc convoquée sans motif légal valable devant le conseil d’instruction de l’école en vue de son redoublement, par « souci légitime de préserver au mieux ses intérêts » osera même prétendre devant la commission de recours des militaires le chef du service des ressources humaines de la gendarmerie.

Heureusement, Béatrice sait écrire. Elle entreprend donc un recours, rejeté par le directeur général de la gendarmerie, le même qui a signé le courrier lui accordant la dérogation d’aptitude. Finalement, la commission de recours des militaires va proposer au ministre d’agréer le recours de Béatrice. Elle sera finalement nommer sous-lieutenante rétroactivement, mais six mois après ses camarades. Epilogue heureux qui épargne à l’Adefdromil d’alerter les médias en titrant que la Gendarmerie tente parfois d’achever ses blessés ! Mais, que de pages d’écriture, de photocopies, de démonstrations juridiques et d’explications pour que le bon sens et le droit triomphent ! Que de stress aussi, lié à l’injustice et à la mauvaise foi d’une hiérarchie aveuglée par ses principes élitistes, et qui n’hésite pas à renier ses écrits et à revenir sur ce qu’elle a accordé.

Pour Dominique ((Prénom emprunté à l’histoire de  la bataille de Dien Bien Phu)), on en revient à la problématique de l’admission dans le corps des sous-officiers de carrière. Son cas pourrait se résumer à : « Casse toi, pauvre grosse ! ». Sa situation est différente de celle d’Eliane, car elle possède un très bon niveau d’études. Mais, sur des conseils peu avisés ou peu adaptés à son caractère et à ses ambitions, elle a choisi, à la sortie de l’Ecole de gendarmerie, la Garde républicaine. Elle obtient le certificat d’aptitude technique (CAT), réussit aux épreuves sportives et est déclarée « apte médicalement à devenir sous-officier de carrière ». Elle est bien notée et participe bénévolement au fonctionnement du club sportif de la caserne. Mais, hélas, elle n’est pas parfaite, car elle n’a pas la taille « mannequin ». Elle est légèrement corpulente, ce qui ne l’empêche pas de recevoir sa grande tenue et de participer aux services d’honneur. Même si elle a subi à plusieurs reprises le questionnement insistant et déplacé de sa hiérarchie masculine sur sa surcharge pondérale et son régime alimentaire, elle pense que son admission dans le corps des sous-officiers de carrière ne devrait pas poser de problèmes. Elle est donc complètement abasourdie de se voir notifier une décision d’ajournement de deux ans au motif « qu’elle doit confirmer dans la durée les efforts entrepris pour améliorer sa condition physique ».

En fait, il s’agit d’une discrimination pure et simple qui pourrait faire l’objet d’une plainte. Le recours qu’elle forme, est parfaitement argumenté à partir de ses résultats à l’examen du CAT, de ses notations et de photos de face et de profil en grande tenue démontrant de visu, qu’elle est tout à fait « présentable » en tant que garde républicain. Elle est donc admise dans les semaines suivantes dans le corps des sous-officiers de carrière par décision ministérielle. Ses officiers désavoués par le ministre en personne n’ont pas aimé. De manière minable, ils ont cherché, par la suite, à la prendre en défaut. Son lieutenant a refusé de lui serrer la main. Dominique a, depuis, réussi à se faire muter dans un service où son intelligence et son dévouement sont enfin appréciés.

Dernier des cas illustrant la pratique du harcèlement et de l’acharnement en Gendarmerie, celui d’Anne Marie ((Prénom emprunté à l’histoire de  la bataille de Dien Bien Phu)) qui se passe dans une brigade de la France profonde.

Elle a beaucoup de qualités, Anne Marie, qui auraient dû lui permettre de réussir sans problèmes. Elle est intelligente, dynamique, volontaire, motivée. Elle s’investit dans son travail. Elle a servi dans plusieurs unités comme gendarme adjoint volontaire pendant six ans et elle a terminé, très bien notée, avec le grade de maréchal des logis. Entre temps, elle s’est mariée avec un gendarme. A sa sortie d’école, elle est affectée dans une brigade distante d’une trentaine de kilomètres de celle où sert son mari. Tout va bien pour elle, pour son couple, pour leurs deux enfants. Dès la première année, on reconnaît « sa puissance de travail, son sens de l’accueil développé, sa volonté d’apprendre, sa tenue et sa présentation soignées ». On note « qu’elle travaille avec sérieux et qu’elle est bien intégrée dans son unité ». Avec une réussite à l’examen du certificat technique, elle peut espérer être admise dans le corps de sous-officiers de carrière dès l’année suivante et commencer la préparation à l’examen d’officier de police judiciaire.

Mais, Anne Marie a du caractère. Elle n’hésite pas à dire ce qu’elle pense et elle a des idées sur l’exécution du service. Sans s’en rendre compte, elle s’est mise à indisposer plusieurs personnes, peut-être même à susciter une jalousie diffuse chez certains, car elle circule, comme son mari avec un véhicule de marque allemande, et puis elle n’a pas fait mystère de l’aisance toute relative de son couple, et de la maison dont elle a hérité récemment dans la région. Dès le mois de mars 2009, son voisin de palier P, gendarme plus ancien au caractère ombrageux, se plaint du bruit provoqué par ses enfants. Au lieu de lui signaler le problème, il s’épanche auprès d’autres militaires de la brigade. Il l’insulte avec des noms délicats au suffixe en « asse ». Ses camarades lui rapportent les incidents. Et elle s’en plaint à sa lieutenante qui lui dit qu’elle va régler le problème. C’est le contraire qui se produit et les choses se gâtent avec l’arrivée d’un nouveau commandant de brigade pendant l’été. Son voisin P, qui a le verbe haut en profite pour asseoir son influence. Et rapidement, les relations se dégradent. Le 7 novembre, elle est conduite par ruse dans le bureau du commandant de la communauté de brigade où pendant 4 heures, on lui reproche, sans preuves, d’avoir constitué un clan au sein de son unité et d’accorder des « indulgences ». Elle sollicite alors un entretien avec son commandant de compagnie, qui est fixé au 7 décembre. Comme par hasard, le commandant de la communauté de brigades prévoit de passer à l’unité le dimanche 6 décembre. Anne Marie pressent alors que quelque chose se trame contre elle, car elle est désignée de patrouille à cette occasion. En désespoir de cause, et par réaction de légitime défense, elle place un dictaphone dans le bureau où va se tenir la réunion. Au retour de patrouille, elle récupère l’appareil. Et là, bingo ! Ce qu’elle entend sur l’enregistrement est effarant et lamentable.

Tout d’abord, il y a la haine viscérale de son voisin de palier reçu par sa lieutenante et par son commandant de brigade, qui, tous deux, l’écoutent complaisamment : « …la plus grosse saloperie qui existe… Une petite merde de monogalon… Je l’envoie à l’hôpital, moi je m’en fous… Je lui en tire une, ça c’est sûr et puis celui qui approche, il en prend une lui aussi… Si c’est pas moi, c’est ma femme qui va lui démonter la tête et ma femme, faut dire qu’elle connaît beaucoup de noms sur X . Si c’est pas elle qui le fait, y en a d’autres qui vont s’en charger et peut-être qu’on (ne)la retrouvera plus… Elle chie à la gueule de tout le monde…». A plusieurs reprises, cette haine prend un tour paranoïaque : « Moi, elle espionne tout de A à Z de ma vie, ça c’est sûr. Elle écoute tout le temps derrière les portes, elle écoute derrière le mur…dès qu’on a une conversation au téléphone, moi je suis obligé d’aller dans ma chambre à l’opposé…c’est la première fois en gendarmerie que j’ai eu deux portes, deus serrures fracturées…Ça par contre je peux pas accuser, j’ai pas de preuves…mais elle, le problème, c’est qu’elle tire les ficelles partout…c’est quelqu’un qui a le mal en elle…c’est toujours quelqu’un qui pense à vous faire du mal parce que c’est quelqu’un qui pense à vous faire du mal… » Ces propos délirants et inquiétants, notamment si on se souvient des drames de Malakoff en juillet 2007 et de Château-Gontier en septembre 2008, ne suscitent pourtant aucune réaction. Tout cela semble relever d’échanges normaux entre un officier, commandant de communauté de brigade, un commandant de brigade et un de leurs subordonnés. Les deux cadres abondent même dans le sens du gendarme pour nouer une sorte de pacte afin d’éliminer Anne Marie de la gendarmerie.

La lieutenante se lâche :« Vous savez qu’on la reçue avec l’adjudant où, bon effectivement, ça a duré 4 heures. Est ce que vous avez vu un changement dans son attitude ? Mais ça le problème, c’est qu’on n’a pas, enfin moi, l’adjudant, on n’a pas de preuves. On l’a bien compris qu’elle est manipulatrice. De toute manière, le commandant est au courant… vous inquiétez pas. Il est au courant qu’il va y avoir du cinéma. Il doit m’appeler pour me tenir au courant…Mais bon, c’est vrai que vous avez bien fait d’en parler avec l’adjudant parce qu’effectivement si on n’avait pas été au courant, le commandant ne l’aurait pas été…Et elle aurait pu balancer des conneries et Dieu sait qu’elle peut en balancer des graves. Ca serait des petites conneries… De toute façon là, on est à la phase 1 avec l’adjudant…On passe à la phase 2 avec le commandant qui va me tenir au courant et euh, on passera à la phase 3. »

Et lorsque le charmant voisin d’Anne Marie évalue son moral : « parce que si elle fait sa belle devant, je pense qu’elle est au fond du trou là.», la lieutenante opine : « Oh oui, je pense ça ». Et puis, il y a le certificat d’aptitude technique sans lequel Anne Marie ne peut prétendre être admise comme sous-officier de carrière. La lieutenante l’a bien compris : « Le problème, c’est qu’on soit suivi…Il faut qu’on soit suivi pour le CAT. Bon, j’en ai parlé au commandant, il a l’air… comme c’est moi qui mets la note de gueule qui est le plus gros coefficient. Bon, je semblerais être suivie de prime abord. » Avec un petit doute : « Enfin, ça me fait peur, on va régler le problème »…Le commandant de brigade apporte alors sa contribution. Le relevé des compteurs d’eau et de gaz fait apparaître de faibles consommations. Il y a peut-être maltraitance des deux enfants d’Anne Marie : « Je trouve bizarre : soit elle chauffe pas ses gamins, s’ils ont des soucis un jour, il ne faudra pas être étonnéJ’ai pas pensé à vous le dire tout à l’heure…c’est pour son mari, s’il a ce comportement, c’est pas bon non plus…»…Et la lieutenante de conclure : «  Voilà, il y a tout ça ou on a des soupçons, on a déjà suffisamment d’éléments ou on a des preuves, c’est-à-dire sur la manipulation…après l’entretien ( je dirai au commandant que P m’a dit que) si c’est pas elle qui se barre, c’est luiEt moi, je ne veux pas perdre P ». Et le commandant de brigade d’approuver : « Moi, ça m’embête de le perdre, c’est un des plus anciens… il connaît bien le secteur ». Le sort d’Anne Marie est donc réglé sans autre forme de procès !

Le lendemain, elle avoue à son commandant de compagnie avoir enregistré ses chefs directs. C’était avant les enregistrements sulfureux d’une autre affaire beaucoup plus médiatisée… Malgré le conseil de cet officier de préserver la confidentialité du document sonore, elle craque et s’en ouvre à des camarades, car elle est profondément choquée et se sent menacée. On lui explique qu’il ne faut pas prendre au sérieux les menaces de mort prononcées sérieusement devant témoins et qu’on va résoudre le problème. Mais au lieu de prendre en compte le contenu de l’enregistrement et de diligenter une enquête pénale, le commandement se focalise sur la « déloyauté » du procédé et la divulgation des propos violant ce qu’on estime avoir été un ordre et non un conseil. Anne Marie est punie de 15 jours d’arrêts par son colonel qui a refusé, lui aussi, de procéder à une enquête. Malheur à celle par qui le scandale arrive !

Malgré tout, elle obtient le CAT, car elle a travaillé et obtenu d’excellents résultats. On n’a pas osé lui attribuer une note d’aptitude (« de gueule ») éliminatoire. Mais la situation conflictuelle n’ayant pas été réglée, elle se retrouve, après de nouveaux incidents, mal notée et effectivement mutée. Mais surtout sa titularisation, qui était acquise au vu de ses résultats au CAT et de sa manière de servir, est repoussée sine die pour trois ans. Pire : en recevant communication de son dossier, elle découvre qu’en fait, son ajournement n’est qu’une mesure préparatoire à son éviction pure et simple. On l’a trompée.

Elle a alerté le ministre et le directeur général de la gendarmerie qui a indiqué « porter une attention particulière à son dossier ». A tel point que huit jours plus tard, elle recevait la décision d’ajournement et sa notation dépourvue d’objectivité ! On n’a pas voulu stopper la machine. Une enquête administrative a bien été diligentée quelques temps plus tard par l’Inspection générale de la gendarmerie –les bœufs carottes de la maison-, mais elle semble s’être concentrée sur les indulgences accordées par son délicat voisin P, sur les cadeaux reçus en contrepartie, sur la destruction de fichiers informatiques destinée à camoufler la magouille au tribunal de police compétent. Mais rien qui ne la rétablisse dans ses droits. Son nouveau commandant de région l’a reçue fin septembre, mais il entend ne prendre aucune initiative dans l’attente du résultat de l’enquête administrative en cours. Anne Marie a donc engagé des recours administratifs contre sa notation et la décision d’ajournement. Mais surtout, elle a décidé de porter l’affaire devant le juge pénal. L’Adefdromil et l’Association « Gendarmes et Citoyens » ont décidé de la soutenir et de suivre de près l’évolution de ce dossier exemplaire du harcèlement en gendarmerie, mais aussi exemplaire de l’autisme de la hiérarchie, de la complicité passive voire de la connivence de l’encadrement.

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Il est vrai que les victimes de harcèlement moral sont le plus souvent des jeunes femmes. Faut-il en conclure que le commandement exercé par des hommes s’exerce d’une manière délibérément misogyne ? Ce serait sans doute excessif. Il semble plutôt que ces cas caractérisés de harcèlement traduisent une conception inégalitaire de la place de la femme au sein de la gendarmerie. Pour être acceptée sans réserve, elle doit être irréprochable, pas trop distante, humble et supérieure dans le travail à ses camarades masculins. Le harcèlement exercé à l’égard des jeunes femmes semble donc exprimer une misogynie culturelle ambiante, plus que des actes délibérés de discrimination liés au sexe de la victime. On retrouve également ce même phénomène dans les autres armées, faute de sensibilisation des cadres et faute d’un texte législatif identique à celui existant pour les fonctionnaires et qui prohibe toute mesure disciplinaire ou autre (notation, titularisation, avancement, etc.) prise à l’égard de la victime en considération de faits de harcèlement moral ou sexuel et de leur dénonciation (Articles 6 ter et quinquiès de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 modifiée portant droits et obligations des fonctionnaires).

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Ainsi va la Gendarmerie, qui affirme par la bouche de l’un de ses généraux (Revue de la Gendarmerie du 3ème trimestre 2008- page 52) vouloir « placer l’homme au centre de ses préoccupations » et qui, à cet effet, a créé une sous-direction de l’accompagnement du personnel en écho au « débat de société qui touche le monde du travail et qui se focalise sur les notions de pénibilité, de souffrance individuelle, de harcèlement… ». Ainsi va la Gendarmerie, qui privilégie, en fait, la forme au fond ((Sauf en ce qui concerne les bases de données des minorités ethniques non sédentarisées (MENS), pour lesquelles, a minima, le respect du formalisme déclaratif a été négligé)), qui préfère le verbe à l’action, qui tient parfaitement à jour les statistiques des suicides et des dépressions, mais qui se révèle incapable de prévenir le harcèlement et qui sanctionne ceux qui le dénoncent.

Au début des années 90, le service « Marketing » de la maison avait habilement détourné un slogan politique. La Gendarmerie était alors devenue « Une Force Humaine ». Mais, depuis le début de la politique de rapprochement Police – Gendarmerie, ce slogan qui pouvait être interprété, a contrario, de manière négative vis-à-vis de « la maison d’en face », a vite été abandonné. Sans doute avec raison et sagesse : la Gendarmerie n’est plus une force, mais s’est transformée en une mauvaise Farce de moins en moins humaine et de plus en plus souvent inhumaine.

Il semble bien qu’on y ait oublié, à la manière de Rabelais ((« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »)), qu’un « Management sans conscience n’est que ruine de l’homme ».

Jacques BESSY

Vice Président de l’Adefdromil,

Vice Président de l’Association « Gendarmes et Citoyens ».

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Cet article a 3 commentaires

  1. Anonyme

    Bonjour,

    Juste une remarque sur votre article et nottament sur le cas d’Anne-Marie. Je vous cite: « Il est vrai que les victimes de harcèlement moral sont le plus souvent des jeunes femmes. Faut-il en conclure que le commandement exercé par des hommes s’exerce d’une manière délibérément misogyne ? ». Dans le cas présent, le commandant de COB est une femme et on ne peut qu’en conclure que la possibilté d’harceler une personne n’est pas le monopole des hommes mais bien une question de position hierarchique…

    Au plaisir de vous lire…

  2. Roro

    La misogynie en Gendarmerie n’est pas un fait nouveau hélas, j’ai entendu à plusieurs reprises lorsque j’étais en activité des mots en « asse » et vu des attitudes envers les femmes qui ne sont pas à l’honneur des garçons (de tous grades !). Et re-hélas l’encadrement, de mes camarades gradés, n’avait pas toujours le courage (était-il lui aussi dans les mêmes dispositions ?) de prendre les mesures qui s’imposaient face à de tels comportement répréhensibles pour les faire cesser.
    Et pourtant, globalement, je pense que le niveau intellectuel féminin est au moins aussi élevé que le masculin sinon plus (parceque je ne veux pas être méchant).
    Mais comme le disaient certains militaires, la aussi de tous grades, qui ne voulaient pas des filles : « la Gendarmerie est un métier d’homme ». Encore faut-il qu’on se mette d’accord sur cette acception et je ne suis pas sûr que certains hommes dans notre institution en soient dignes !

  3. Olivier M.

    Tant que des officiers continueront à se comporter comme des despotes schizophrène (j’ai eu une mauvaise expérience en Afgha), les chose n’évolueront pas …

Les commentaires sont fermés.

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